Alain Daniélou, Shiva Sharan

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Un post pour vous faire découvrir un homme incroyable, et selon moi incontournable, étant un des piliers de la littérature française concernant l’Inde. Alain Daniélou, appelé Shiva Sharan (le protégé de Shiva), est sans contexte, un de mes auteurs français préférés car j’ai beaucoup appris à travers ses ouvrages. Même si je ne suis pas d’accord avec toutes ses prises de positions, je me reconnais beaucoup en lui et admire sa vie et son talent. Avec J.Krishnamurti, il est un des piliers de ma culture ésotérico-yogi-spirituelle, m’ayant beaucoup inspiré …

MINI-BIOGRAPHIE (4 Octobre 1907 – 27 Janvier 1994)

Né à Neuilly-sur-Seine, issu d’un milieu noble – son père est un homme politique nommé plusieurs fois ministre et sa mère fondatrice d’écoles religieuses catholiques – il suivra une éducation religieuse stricte – son frère rentrera dans les ordres et sera même nommé cardinal. Il s’engagera sur des études de musique, s’adonnant également à la danse, qui lui permettront alors de rencontrer l’intelligentsia du monde culturel de l’époque de Cocteau à Stravinsky.


Malgré cela, il décide à vingt-cinq ans, de partir … et il découvre l’Inde qui ne va cesser de le fasciner toute sa vie. Il va découvrir des rites et une culture qui va le bouleverser – étant homosexuel, comportement condamné alors par la loi en France et surtout par les valeurs religieuses qui l’ont vu grandir, il va alors trouver refuge dans l’hindouisme et rejeter les religions islamo-judéo-chrétiennes, hostiles à sa nature, qu’il n’aura de cesse de combattre toute sa vie.
Il vivra dix-sept ans à Bénarès – où il apprendra l’hindi qu’il parlera parfaitement et découvrira avec Swami Karpâtri le Shivaïsme, courant originel de l’hindouisme en lien avec le yoga, le tantrisme, l’ascète et des rituels précis. Il va très vite devenir un Shivaïte et revoir toute sa vision du monde. Afficher l'image d'origine

Puis quadragénaire, il part s’installer à Adyar près de Madras, puis à Pondichéry – il collecte des musiques traditionnelles en Inde (c’est à lui qu’on doit la première anthologie de musique classique indienne et qui fera découvrir au monde Ravi Shankar) mais aussi aux Laos, Cambodge, Japon et en Iran et Afghanistan.

Quinquagénaire, il rentre en Europe où il crée les Instituts de musique comparée de Berlin et Venise, publie des collections de disques de musiques traditionnelles sous l’égide de l’Unesco, et surtout il commence à écrire de nombreux ouvrages à la fois sur la musique et sur la culture et société indienne, il va même faire connaître le Khatakali à l’Occident – il devient un indianiste de renom. 
Il recevra de nombreux prix et distinctions, avant de mourir en Suisse à quatre-vingt-six ans – selon sa dernière volonté il sera incinéré « comme un indien ».

L’HOMME AUX MULTIPLES POLEMIQUES

Pour bien comprendre Alain Daniélou, il faut le considérer non pas en français exilé en Inde, mais comme un esprit libre et affranchi, adoptant une mentalité shivaïte, parfois épousant des concepts radicaux de l’hindouisme originel, des idées et des concepts à l’inverse des occidentaux, surtout à cette époque :

« Je suis fier d’être homosexuel » – il n’aura de cesse de le dire et prendra pour exemple l’hindouisme originel qui considère cette sexualité comme divine, tout comme l’androgynie qui est encore aujourd’hui à travers les Hijras en Inde des êtres en lien avec les dieux et qui peuvent vous bénir, alors que l’Occident considère l’homosexualité et le transgenre comme des maladies mentales. Il se considérait comme un être d’exception et d’élu par sa sexualité, celle des poètes maudits et des prophètes.
« Je ne crois pas en la réincarnation » – Cette théorie de la pérennité du moi, âme vagabondant à travers les corps les plus divers sur des cycles de vies se succédant, n’apparait que dans l’Hindouisme tardif, ne faisant partie ni de l’ancien Shivaisme, ni du Védisme et provenant du Jaïnisme, courant moralisateur religieux, qui l’a transmise au Bouddhisme puis à l’Hindouisme moderne. Ce que beaucoup pensent être un des piliers de l’hindouisme apprennent alors par les ouvrages de Daniélou qu’il n’en est rien. 

« Je suis pour l’infanticide des filles à la naissance » – Depuis la nuit des temps les grandes civilisations étaient attachées à la naissance d’enfants mâles pour les armées et le travail des terres, pratiquant l’infanticide des filles si besoin afin d’empêcher l’inflation démographique. Selon lui, l’interdiction de cette pratique par les Anglais fut l’une des causes de l’appauvrissement et de la misère de l’Inde d’aujourd’hui. Il faut se rappeler qu’à cette époque l’avortement était déjà un délit puni par la loi et un acte réprimé par l’Eglise, alors l’infanticide à des fins démographiques : c’était une provocation terrible.

« Je suis pour le sytème des castes et les rituels anciens » – Sur ce point il a écrit tout un livre La Civilisation des différences, où il défend les systèmes hindous traditionnels des castes, mais aussi la spiritualité de certaines pratiques considérées comme barbare par les occidentaux, comme le sati où l’épouse se brûle vivante sur le bûcher de son époux mort.

« L’institution des castes est une application, sur le plan social, d’une conception générale du monde et des êtres vivants qui a fait de l’Inde le refuge de tous les peuples persécutés, menacés ailleurs d’extinction ou d’assimilation. Elle a certainement des défauts, mais elle a dû affronter depuis plus de six siècles des conditions difficiles qui ont bloqué son évolution : les invasions musulmanes, puis la colonisation anglaise et la démocratie socialisante de l’Inde moderne ont cherché à en détruire les bases – mais rien n’a pu entamer sérieusement le système social des Hindous, qui continue à régir la vie de la plupart des habitants de l’Inde. » La Civilisation des castes, Alain Daniélou

« Je suis contre l’alpha-bêtise-me ou la dictature des scribes » – Pourtant auteur lui-même, il a toujours combattu cette idée que le lettré est plus intelligent et a plus de savoir que l’illettré. C’est une pensée anti-colonialiste en soi. Selon lui, ce dénigrement de la transmission par le langage parlé a tué les traditions orales. Il dénonça cette inquisition occidentale, qui par le combat de l’illettrisme a imposé ses idées, rappelant que pendant des millénaires le savoir s’est transmis par l’oral et que la transmission de l’écrit a poussé les gens à abandonner les savoirs d’antan. 

« J’appui mes propos sur les savoirs et les textes anciens » – Même si il ne s’est jamais considéré comme indianiste, il en a été l’un des plus célèbres et surtout car il était en décalage avec les autres. Tout d’abord pour ses datations généralement beaucoup plus anciennes qu’habituellement convenu par les autres et pour certaines théories qui ont fait l’effet d’une bombe – on retrouve ses affirmations dans son livre La Fantaisie des dieux et l’Aventure Humaine. Sa plus grande théorie étant qu’à l’époque paléolithique l’humanité aurait découverte et utilisée l’arme nucléaire (dont on retrouve des allusions dans le Mahabharata et les Puranas) ce qui expliquerait l’absence de traces archéologiques et lui permettait de placer les périodes de la civilisation hindoue à cette époque si reculée.

Il semblerait aujourd’hui qu’il avait raison, puisqu’à l’Ouest de Jodhpur au Rajasthan, on a constaté des sédiments radioactifs qui seraient le résultat d’une explosion énorme il y a près de 8000 ans.
Voir le lien : http://www.wikistrike.com/article-la-p-70172843.html

« L’hindouisme Shivaïte est la première et seule vraie religion, les autres ne sont que des copies négatives car moralisatrices » – L’un de ses chevaux de bataille, et pour ça les historiens et théologiens lui donnent raison : la première religion au monde est l’hindouisme shivaïte, apparue en 6000 av JC. Les premières religions étant polythéistes, souvent en lien avec la nature comme celle de l’ancienne Egypte (1600 av JC ) ou les religions en Mésopotamie (2100 av JC) toutes les deux disparues. Il faudra attendre plus de cinq millénaires, pour voir naître la religion hébraïque ancienne (1200 av JC) ou encore le jaïnisme ancien (800/600 ac JC). Même si Akhenaton en Egypte a introduit par le culte d’Aton en 1350 av JC la notion de monothéisme, c’est à partir de 600 av JC qu’il apparait vraiment le judaïsme monothéiste, pendant qu’au même moment naissent le taoisme, puis le confucianisme et le bouddhisme. Le christianisme ensuite en 1er ap JC et il faudra attendre 600 ap JC pour voir l’Islam apparaître ou 1400 ap JC pour le sikhisme. En partant de ces dates et surtout des textes sacrés, Alain Daniélou fait le constat que l’hindouisme originel est la première religion et l’unique en accord avec la nature. Après, avec le Jaïnisme, un courant moralisateur religieux s’est créé et a profané le lien sacré de l’homme au Divin en imposant des dogmes, règles des hommes pour contrôler les populations. Selon lui, tous les faits présents dans les grands livres comme la Bible, le Coran ou la Torah ne sont que des rééditions et adaptations des textes védiques (pour exemple : Krishna bébé, qui dans les bras de son père, tente de fuir les chars de son oncle qui veut le tuer, voit la mer s’ouvrir devant lui avant qu’elle ne se referme derrière lui sur ses poursuivants après son passage. Scène reprise pour l’Exode avec Moïse.) Il développe cette idée dans son livre Shiva et Dyonisos où il fait l’apologie d’une religion originelle en lien avec la nature, la sexualité, et débarrassée de tous ces dogmes et convictions morales humaines et non-divines.

DANIELOU ET LE YOGA

Il y aurait encore d’autres exemples sur ses nombreuses polémiques, mais vous l’avez compris : Alain Daniélou, en shivaïte affranchi a toujours défendu les intérêts de l’Inde avec une mentalité et un schéma moral qui lui est propre. C’est en ça que sa vision est pertinente pour aborder la conception du yoga.

En plus d’être musicien, il était peintre et surtout danseur (ayant appris aux côtés de Nicolas Legat, qui était le maître de Nijinski) et avait donc une approche spécifique au corps et aux mouvements. Il a beaucoup écrit aussi sur le yoga à travers plusieurs ouvrages dont deux entièrement consacrés : Yoga, méthode de réintégration et Yoga, Kâma le corps est un temple. Voici quelques notions intéressantes :

Le Mépris de l’Intellect
Ici je vais scier un peu la branche sur laquelle je suis en introduisant un concept simple proposé en ces termes par Alain Daniélou dans l’Introduction de son livre Yoga, Méthode de réintégration :

« La caractéristique essentielle de la philosophie du yoga est le mépris de l’intellect. Nous nous approchons du divin à travers l’expérience des sens, qui n’est pas, dans sa nature fondamentale, distincte de l’expérience de l’union divine, beaucoup plus qu’à travers les abstractions de la pensée.
La conception dualiste judéo-chrétienne de l’être humain divisé en un corps et une âme, niant la divinité du corps et ne différenciant pas suffisamment l’âme de l’intellect, tend à livrer l’homme à l’esclavage du mental, aux absurdes spéculations théologiques, aux disciplines morales arbitraires qui sont les moyens les plus efficaces pour le maintenir en esclavage, pour l’empêcher d’approcher de la réalité transcendante.
Pour comprendre le yoga et ses techniques, il est essentiel de se rappeler que le mouvement incessante de la pensée cérébrale constitue le brouillard qui nous masque le divin. Les plaisirs du goût, de l’odorat, du toucher, de la vue, de l’ouïe, du sexe peuvent conduire par contre à une perception de l’harmonie divine à travers les êtres et les choses. Nous sommes tous proches du divin dans nos moments de jouissance, d’amour, de contemplation de la beauté.
(…) Le plaisir, l’amour sont la voie, ils ne sont pas le but. Il faut aller au-delà pour l’atteindre. La pensée cérébrale pr contre est l’obstacle, l’organe centripète, qui fait de chacun de nous le centre du monde et nous empêche de nous donner et finalement de nous dissoudre dans la perception de la beauté des formes, puis de l’harmonie cosmique et finalement de la pensée créatrice. »

Un Développement Personnel et non une Gymnastique de Groupe
A une époque où pour se « démocratiser » le yoga est devenu surtout une pratique physique, A. Daniélou nous rappelle le concept du yoga dans les textes anciens, à travers son livre Yoga, Kâma le corps est un temple :

« Le yoga est une technique pour arriver à développer certaines facultés et certains pouvoirs ; ça n’a rien à voir avec une gymnastique que les gens pratiquent à n’importe quel moment en pensant à leurs occupations habituelles (…) ça n’a aucun sens. Le yoga, c’est l’union avec des principes d’ordre supérieur. C’est au fond l’essentiel même de la religion. C’est la méthode pour établir des contacts avec le surnaturel. Dans les moments où on pratique ces exercices, on ne doit avoir aucune autre préoccupation, et l’essentiel est d’être dans un endroit isolé. (…) ça n’a rien à voir avec des exercices collectifs. »

L’Humilité avant Tout
Là encore dans son livre Yoga, Kâma le corps est un temple, il donne son avis sur la recherche et la pratique de certains occidentaux  :

« Pourquoi quelqu’un possédant réellement des connaissances et une certaine sagesse voudrait-il les transmettre à un Occidental plus ou moins déboussolé ? Pourquoi ? Je crois que les motivations ne sont pas légitimes (…) car il ne s’agit pas d’une quête, il s’agit de gens qui se croient tellement importants qu’ils estiment que des personnes possédant de véritables connaissances sont à leur disposition. S’ils avaient des qualifications pour les obtenir, ils les trouveraient. C’est différent. L’humilité est tout de même l’élément fondamental de toute recherche. »

Spiritualité et Plaisir du Corps ne Font qu’Un
A travers le corps, A.Daniélou a toujours établi les plaisirs (sexuels, gustatifs, olfactifs ou même de l’effort) en lien avec le concept de l’âme et la recherche spirituelle, à l’inverse des religions islamo-judéo-chrétiennes qui ont toujours perçu le charnel comme profane en opposition avec le sacré.

« Le corps est notre seul instrument. Si nous avons un système nerveux, des sens de perception, une organisation cérébrale assez remarquable, ceci est lié entièrement à notre aspect physique, qu’on ne peut pas isoler de l’aspect mental, parce que si on vous coupe la tête, vous cessez de penser, c’est fini. Cette séparation du physique et d’un soi-disant esprit est une chose complètement irrationnelle. C’est d’ailleurs pourquoi on arrive à des conceptions comme la réincarnation qui suppose que, en dehors du corps, il peut rester une mémoire, une personnalité. Ce n’est pas réaliste. »

Le Yoga est une Science
Interviewé sur sa transmission de l’Atharva Veda, texte védique qui établit des correspondances entre les couleurs, les sentiments, les notes de musique, … il revient sur la perception de cette théorie dont fait partie le yoga : 

« Ces théories correspondent à une recherche sur la nature du monde. Le façon dont a été construite la matière et la façon dont nous avons des sens pour la percevoir sont forcément liés. Cela fait partie d’un système. Les conceptions cosmologiques cherchent à retrouver les facteurs dominants dans toutes les formes de la Création. (…) Et probablement en poussant un peu les recherches, aussi bien sur la nature de la matière dans ses formes microscopiques que dans ces formes astronomiques, on arriverait à des données de fond d’ordre mathématique qui ont été considérées depuis toujours dans la cosmologie hindoue. »

Et voici enfin certains extraits de textes védiques qu’Alain Daniélou a cité dans ses ouvrages : 

« Le yoga est le contrôle des inclinaisons du conscient » – yoga darshana

« Ce que nous appelons expérience n’est qu’une expérience limitée, sujette à l’erreur et à l’illusion. La seule expérience véritable est l’identification, Samadhi, qui seule permet d’arriver à la connaissance totale des causes subtiles. » – yogatra yânanda, shiva archana tattva

« Les Huits éléments de la pratique du yoga sont : les abstinences, yama, les règles de vie, niyama, les positions du corps, asana, le contrôle respiratoire, pranayama, la suppression des perceptions sensorielles, pratyahara, la concentration, dharana, la méditation, dhyana, et l’identification, samadhi. » – yoga darshana 2,29

Les obstacles au yoga : « Maladie, vieillesse, manque de conviction, orgueil, paresse, goût de l’amusement, fausses convictions, manque de succès, manque de constance » – yoga darshana 1,30 « Souffrance, découragement, tremblement dans les membres, défauts dans l’inspiration et l’expiration. » – yoga darshana 1,31

et pour finir, à méditer : 

« Shiva, le Dieu terrible, a enseigné dans la doctrine de la main gauche, que le progrès spirituel de l’homme n’est possible qu’avec l’aide des choses mêmes qui sont la cause de sa chute. » – Kulârnava Tantra

EN CONCLUSION 

Si vous vous intéressez à l’Inde, tôt ou tard, vous rencontrerez cet homme sur votre route. Tout son être, comme son œuvre, sont consacrés à l’Inde.  Il a vu et vécu l’Inde de l’intérieur (vivant quinze ans dans la ville sainte de Varanasi – Bénarès-), comme un Indien, se convertissant au Shivaïsme. Il aura une approche à travers son histoire personnel et sa spiritualité, la religion, la musique et tous les aspects de la vie indienne. Il avait une connaissance encyclopédique du monde indien, du sanskrit et de l’hindi, une connaissance fondée non sur la seule lecture de textes savants, et souvent hermétiques pour le commun des mortels, mais sur une réelle expérience de vie. 

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